CETTE MAGNIFIQUE I.A. SI REDOUTABLE...
Qui s’emparera des bénéfices de l’IA ?
CHRONIQUE DE Gilles Babinet 07.02.2023
En matière d’intelligence artificielle (IA), nous sommes probablement dans ce que les Américains appellent un « aha moment », un instant décisif appelé à rester dans l’histoire. Depuis que ChatGPT a été mis en ligne le 18 novembre 2022, la sidération est toujours de mise. Le monde paraît prendre conscience qu’il convient de placer l’avènement de l’IA au même niveau que les plus grandes inventions technologiques : l’électricité, le moteur à explosion, la chimie fine... Exagération ? Peut-être. Mais il faut avoir à l’esprit que l’IA a le potentiel de se situer dans un très grand nombre de produits et services, des plus banals, voire futiles comme la machine à café que l’on peut commander à la voix, aux plus évolués comme ceux qui permettent à un engin de chantier ou un tracteur agricole d’évoluer en totale autonomie et en sécurité. Un cabinet d’étude réputé a évalué la taille de son marché en 2030 – c’est demain – à plus de 15.000 milliards de dollars, soit plus de dix fois la valeur globale du marché de production d’électricité, ce qui donne un avant-goût de son impact.
C’est une révolution majeure, comme on en croise une ou deux par siècle.
Ce qui est nouveau, depuis quelques mois, c’est que ces technologies sont maintenant sur étagère, et relativement aisées à mettre en œuvre. C’est une révolution majeure, comme on en croise une ou deux par siècle. Sur le champ de la productivité, les gains peuvent être immenses. Les informaticiens peuvent dès à présent programmer en utilisant ChatGPT. D’ici peu, il sera probablement possible de mettre automatiquement en exploitation le code ainsi créé, avec un minimum de manipulations manuelles, ce qui permettra de modifier à la volée les applications les plus complexes. A moyen terme, les gains en rapidité de développement pourraient être très élevés, accroissant encore la pénétration du numérique dans tous les secteurs. Si ChatGPT s’est pour l’instant consacré au texte et au code, des services spécialisés devraient rapidement voir le jour pour les modélisations financières, les processus productifs, la traduction simultanée, etc. Est-il nécessaire d’ajouter combien les perspectives semblent prometteuses dans l’éducation et la santé ? L’IA devrait provoquer d’importants heurts sur le marché de l’emploi. Si le véhicule autonome existait un jour (une hypothèse encore incertaine), ce seraient 15 millions d’emplois qui pourraient être directement menacés rien qu’aux Etats-Unis (probablement autant en Europe), de même que beaucoup de métiers très taylorisés, au sein d’usines ou de centres logistiques...
Plus généralement, les métiers qui ont une forte composante de contrôle ou d’arbitrage – ceux que l’anthropologue David Graeber qualifiait de manière peu élogieuse de « bullshit jobs », les métiers débiles, nés de la bureaucratisation des processus de production – seront aussi largement concernés. Pour autant, la question centrale n’est pas de savoir si l’IA va détruire des emplois (le débat est passionné, mais le consensus actuel est plutôt celui d’une transformation forte des métiers et des compétences) ou si les gains de productivité de l’intelligence artificielle sont une bonne chose, mais plutôt de savoir si les profits qu’il dégagera seront redistribués ou non. Car la redistribution des bénéfices de l’ère industrielle n’est pas allée de soi : avant que les mouvements syndicaux et les réglementations ne permettent une expansion extraordinaire de la classe moyenne, ils ont été pendant longtemps accaparés par les grosses fortunes.
Le retard de l’Europe à l’égard de ces technologies étant patent, cette inquiétude peut se doubler d’un risque de transfert de valeur massif, à l’échelle de ce gigantesque marché, vers les détenteurs des plateformes d’aujourd’hui et de demain
LA VRAIE QUESTION EST : EST-CE QUE L’I.A.VA SERVIR L’HOMME OU L’ASSERVIR.
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A peine mis en ligne, le chatbot de la start-up californienne OpenAI a fait couler beaucoup d'encre. Il est en effet quelque peu effrayant.
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Bluffànt! C'est le vocable qui revient sans cesse dans la bouche de ceux qui ont es- sayé ChatGPT, la créature Frankenstein de l'intelligence artifi- cielle conversationnelle dont tout le monde parle. La merveille est issue des travaux d’OpenAI, une société fondée entre autres par un certain Elon Musk. Mais de quoi s'agit-il ? Nous avons laissé le programme écrire notre article, pour voir. « Le ChatGPT est une avancée technoIo- gigue dans le domaine de l’intelli- gence artificielle. Conçu pour ré- pondre à des questions en utilisant les données et les algorithmes four- nis, il offre des informations précises et utiles à ses utilisateurs grâce à ses capacités de traitement de la langue naturelle et de raisonnement lo- gique. (...] » Êtes-vous convaincu? Car en dehors de l'ajout d'un article défini devant le nom ChatGPT et de quelques répétitions à la suite de œt extrait, à la rédaction, nous sommes nous-mêmes assez bluffés.
Des métiers en danger
Le feuillet (1500 caractères de texte espaces comprises, dans le jargon joumalistique) pondu en quelles secondes par cette IA fournit un socle solide et cohérent pour la ré- daction d'un papier sur le sujet Les étudiants du monde entier ne s'y sont dailleurs pas trompés, qui lui sou- mettent déjà des dissertations ou des exercices de mathématiques. Le plus étonnant est que, dans ce premier cas, si on pose deux fois la même question dans des termes appro- chants, un texte ressemblant mais sensiblement différent se voit alors généré par la machine. Lorsque l'économiste autrichien Joseph Schumpeter formalisait au siècle dernier le concept de «destruction créatrice », à savoir 1'anéantissement de pans entiers de l'économie, remplacés par d'autres secteurs d'activité plus innovants et plus efficients, il ne pensait évidemment pas à ChatGPT. Cela fait pourtant quelques années qu'on s'interroge sur la disparition de certaines professions rendues caduques par l'avènement d'une IA capable de s'approprier le langage naturel. Les services de SAV, les agences marketing, les déve- loppeurs informatiques (ChatGPT peut aussi amender du code infor- matique) ou même les journalistes ont sans doute quelque chose à craindre de ces progrès. Sur ce point, le programme fait d’ailleurs preuve d'une certaine fausse modestie:
"En tant que programme informatique, je ne suis pas capable de remplacer les journalistes ou tout autre Professionnel humain."
La mort de Google ?
De manière plus profonde, n'est-ce pas un moteur de recherche comme celui qui a fait la fortune de Google qui aurait le plus de souci à se faire ? Le créateur de Gmail, Paul Buchheit, qui s’exprimait sur Twitter, se montre catégorique: « Google est fini. [...] Ce que le moteur de recherche a fait aux Pages launes en les rendant obsolètes, ChatGPT va le faire à Google. » Ironiquement, un plug-in Google (ChatGPT for Google) ajoute les réponses du chatbot aux résultats de vos requêtes. Pour essayer ce nouvel outil potentiellement révolution- naire, l'inscription se passe ici : openai.com/api.
David Namias









